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15 février 2007 4 15 /02 /février /2007 18:09

Passé simple

Il y a des signes que l'on ne comprend que bien plus tard. Peut-être au moment où l'on a nous-mêmes envie d'émettre ce signe... de le retransmettre, de le répercuter, de s'en faire l'écho. Nous ne sommes plus alors que transparence, qu'un maillon de chaîne. Le sens résiderait d'ailleurs peut-être uniquement dans cette acceptation de n'être qu'un élément d'un grand tout...

C'était il y a dix ans. J'avais l'impression de vivre les meilleures années de ma vie, de "nager" dans le bonheur. Ma vie était facile, simple. Il y avait quelque chose de rassurant dans ce quotidien épanoui. Chaque jour était vécu comme si c'était le premier, et pourtant presque toujours le même. Le réveil à 6h50, la douches 9 minutes plus tard, le bus de 7h43, le métro vers 8h... La sonnerie du collège qui rythme la journée, les heures défilant sans cesse, sans précipitation. Le retour chez soi, préparer le repas, partager des instants en famille,les peines, les joies, les tracas du quotidien. Les saisons changeaient mais le rythme était le même. Je vois maintenant comme il était difficile de m'arrêter, d'écouter les signes.

C'était un jour d'automne, il était 7h40, j'attendais le bus. J'étais pour une fois en avance de quelques minutes sur mon horaire habituel. Je me suis assise sur le banc métallique de l'arrêt du bus. Une sensation très désagréable, à la fois d'humidité et de froid glacial m'a saisie quand mon corps a touché l'assise du banc. Je me suis sentie pétrifiée, incapable de la supporter davantage et en même temps, incapable de me lever. J'ai laissé le bus passer et repartir. Une femme femme s'est approchée de moi. Mon visage devait exprimer mon désarroi. Elle ne m'a pas parlé, elle a juste tendu la main, silencieusement, sans précipitation. J'ai eu un instant d'incrédulité. Je ne comprenais pas son geste, ni ce qu'elle attendait. Il était tôt, je me sentais engourdie, incapable de saisir le sens de ce que je vivais. Je la fixais sans comprendre. Elle était brune, probablement maghrébine, c'est du moins la réflexion que je me suis faite en regardant les traces de henné sur ses mains. Elle n'a pas dit un mot. J'entends encore ce silence si intense entre nous. J'entends aussi le vent dans les arbres, les voitures passant près de nous, indifférence réciproque. J'entends les rires des enfants se dirigeant vers l'école toute proche. Elle a fait un geste de la main qui nous a sorti de cette sorte de torpeur. Elle me tendait un livre, indiquant par ce geste brusque et léger qu'elle souhaitaitme le donner. J'ai accepté sans un mot. J'ai pris le livre avec précaution, de mes deux mains. Je me suis fait la réflexion que tout cela m'échappait, que mes gestes étaient étrangement cérémonieux, étrangement sereins. J'avais accepté ce don, ce livre, cette femme avec une simplicité déconcertante. Le temps que je me rende compte de ce qui venait de se produire, la femme était déjà repartie. Je n'ai pas pensé à la rattraper, à lui parler. J'ai mis le livre dans mon sac et j'ai pris le bus suivant, celui de 7h55. Dans le métro, le temps a repris sa course. Il fallait que je me dépèche pour rattraper mon retard. Je n'aurais pas le temps de boire mon thé du matin, de discuter à cette occasion avec mes collègues avant de regagner ma salle de classe.

Aujourd'hui, mon fils est venu dîner à la maison. Je lui ai transmis mes petites manies : La première chose qu'il fait toujours en arrivant chez moi, c'est parcourir du regard ma bibliothèque. Il a eu un regard étonné.

" Tu as rangé tes livres ? Celui-là, je ne le connais pas, il n'était pas à cet endroit la semaine dernière..."

- Tu as raison, je l'ai posé ici pour l'instant. Il n'est pas à moi...

Nous avons déjeuné sans autres commentaires sur ce livre auquel j'avais reprensé, un peu par hasard.

Le lendemain à 7h40, je me suis dirigée vers l'arrêt de bus où l'on m'avait donné ce livre quelques années plus tôt. J'ai pris de le temps d'observer qui était assis, qui pouvait recevoir ce livre, en comprendre le message. J'ai vu un homme qui avait l'air un peu perdu dans ses pensées. Il n'a pas levé les yeux quand je me suis approchée, certain de n'attendre personne. Je lui ai tendu le livre, sans un mot et je suis repartie. J'ai pensé à tout ce que j'aurai voulu lui dire, lui transmettre de ce que m'avait révélé ce livre, de tout ce qu'il avait changé en moi et dans ma vie. Mais à quoi bon, il suffisait de lire. J'ai souri en pensant que j'étais devenue l'écho de cette femme. J'avais transmis Le Passé simple.

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Published by Trottinette - dans écriture
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